Bapteme-du-Christ_theme_image

4e dimanche de Carême. Homélie du père Jérôme Prigent, oratorien.

Il nous faut réaliser l’action de Celui qui m’a envoyé, pendant qu’il fait encore jour.” Dimanche dernier Jésus bénissait la pulsion de vie de la Samaritaine en l’orientant vers la foi, en se révélant comme celui qui donne l’eau vive. Cette eau qui assouplit, qui revitalise des existences menacées par le dessèchement, nous la retrouvons ici avec la piscine de Siloë. Nous comprenons pourquoi ces textes revêtent une haute portée baptismale. Poursuivons cette initiation symbolique, en retrouvant aujourd’hui l’onction (de boue et de salive) et bien sûr l’illumination: la chrismation du baptême et le don de la Lumière, allumée au cierge pascal, présence parmi nous du Christ ressuscité, “Lumière du monde”.

Tout baptême est un plongeon. La vie de Jésus fut un baptême : dans l’histoire humaine, ses spasmes et ses ambiguïtés. Nous évoquions dimanche dernier notre déception parfois devant un monde  frustrant, qui ne semble pas tenir ses promesses. Nous pouvons être tentés par le repli, le retrait. Jésus a dû connaître cette tentation: elle a animé des âmes d’élite dans toute l’histoire du christianisme, des Pères du désert jusqu’à Port-Royal, pour prendre une référence française. Jusqu’à, plus sécularisée, la “tentation de Venise”… ! Ainsi, au premier siècle les Esséniens vivaient à l’écart de la vie publique juive. Pourtant Jésus n’est pas devenu essénien. Il a fait le choix de l’engagement, de l’affrontement, de la confrontation à des groupes socio-politico-religieux auxquels il s’expose au risque de cliver ou de décevoir. Disons-le: Jésus fait le choix de la Comédie humaine! Et reconnaissons que dans cet évangile de l’aveugle né il y a bien des aspects qui relèvent de la comédie: les rebondissements, les allers-retours, les quiproquos, à tel point qu’on ne sait plus qui est vraiment aveugle et que le premier concerné, apparemment, n’en peut plus de ce comique de répétition! Nous sommes entre la farce ou la comédie en trois actes, le conte voltairien et le vaudeville où tout le monde parle en même temps… Si le rire semble trop souvent absent des textes bibliques c’est dans des passages comme celui d’aujourd’hui qu’il révèle son pouvoir d’accouchement de la vérité. Une scène de vie grouillante dans une ville orientale grouillante, une scène d’où le rire libérateur n’est pas absent: voilà qui nous rappelle l’apostolat d’un saint Philippe Néri dont la mémoire est régulièrement invoquée ici-même!

La guérison de l’aveugle né, donc. Oui, mais s’agit-il d’une guérison comme les autres? Regardons à nouveau le style de Jésus qui ne vient pas seulement réparer une création blessée mais prolonger la Genèse, la création de l’homme, en demandant même à celui-ci l’acte de foi et de liberté qui le conduit à aller se laver les yeux à la piscine de Siloë (de l’Envoyé). Collaborateur actif de son propre salut. L’évangile de Jean ne parle pas de miracles mais de signes: de quoi Jésus vient-il donc vraiment nous guérir? Nous voyons bien que la question qui hante les acteurs de cette histoire est celle de la faute, de la culpabilité: qui est coupable? (et non: comment accueillir cet aveugle, lui donner une place…?). Nous sentons, nous qui sommes familiers de l’analyse transgénérationnelle, qu’il y a ici une histoire de blocages, de “roman familial”, de non-dits, de faute punie “jusqu’à la troisième et quatrième génération” pour reprendre l’expression traditionnelle. Et pourtant, comme nous le suggérions, nous ne sommes pas dans une tragédie, enchaînés à une fatalité inexpiable, mais bien plutôt dans la temporalité ouverte et vivante de la comédie! Jésus veut éveiller, initier ses disciples à un ordre de réalité qui n’appartient pas au seul monde de la cause et de l’effet, à une lecture mécanique ou  karmique de nos vies. Ce qui compte n’est pas tant la cause d’une situation, si désespérée soit-elle, que la manière dont nous la vivons. Jésus invite ses disciples fascinés par la loi de causalité et par la question de l’origine du mal à une conversion, à une “metanoia”, à un changement de regard, comme nous en ce Carême: il nous conseille de nous tourner plutôt vers le but (“faire les oeuvres de Dieu”) que vers la cause. Pour ne plus subir nos vies comme un destin implacable. Contre cet esprit aussi qui toujours cherche des coupables, esprit de peur et de division, Jésus dit: ne perdez pas votre temps à chercher, à sonder le passé, à renouer les chaînes qui vous entravent. La seule recherche du temps perdu qui vaille est celle qui nous apporte un surcroît de vie et de beauté. Le reste, il faut s’en alléger car cette attitude nous maintient dans l’obscurité.

“Je suis la Lumière du monde”, dit le Christ, reprenant ce “Je suis” qui signe sa communion avec le monde de Dieu, le Dieu du Buisson ardent. En se présentant comme la Lumière, il nous révèle ce qu’est la vision et ce qu’est la cécité. Au fond tout homme est aveugle né, puisque la matière par elle-même ne voit rien, ne connaît rien, si elle n’est pas animée par l’Esprit et l’amour. Une curiosité (cette convoitise des yeux dont parlent saint Jean et saint Augustin) sans amour ne fait rien advenir à la lumière, ne rend rien réellement visible. Nous aurions beau vivre une orgie visuelle, sans amour rien ne se dévoile et nos sens s’exaspèrent, s’irritent à ne rien saisir définitivement. Ce qui apparaît ici c’est donc l’aveuglement des Pharisiens, des supposées élites religieuses en général: aliénés à leurs opinions, leurs préjugés, à leur idéologie. Rien ne peut démentir une idéologie. Elle a les réponses avant la question. On connaît la boutade de Karl Barth: “quelle que soit la question, la réponse est Jésus-Christ”. On peut envoyer beaucoup de monde au bûcher lorsque la foi chrétienne elle-même s’énonce comme une idéologie! Ici, dans cet épisode, les faits sont aplatis, le phénomène est comme “sursaturé”, il ne parle plus. Aucune vision, entre ceux qui nient l’évidence dérangeante par hypocrisie, et ceux (les plus imbus de leur préjugé) qui ne parviennent pas à se débrancher de la “matrix”, pour parler comme les auteurs de science fiction! Cette matrice que tissent aussi les “réseaux sociaux”, au moyen de puissants algorithmes, pour nous enfermer dans nos propres conformismes, nos certitudes et nos aveuglements…

Mais quelle est donc la nature de ce préjugé ici? Ça n’est pas tant la possibilité d’une guérison ou d’un miracle qui dérange. C’est plutôt un problème: Jésus et l’aveugle on ne sait pas “d’où ils sont”. C’est même ce qui, mystérieusement, les rapproche. Les parents de l’aveugle n’apparaissent que comme des comparses incertains. Ce sont des gens qu’on ne regarde pas et ils en ont pris l’habitude. L’aveugle lui-même, une fois debout, n’est plus reconnu! L’entre-soi et l’esprit de caste pharisien rend aveugle à ce qui, par son caractère inouï et inassimilable, n’entre pas dans les catégories sociales et religieuses établies. Cela me fait penser à cette curieuse anecdote: à l’écart de la France des châteaux et des cathédrales, la jeune Bernadette, à Lourdes, fut vue un jour, à l’issue d’un interrogatoire ecclésiastique, entrant dans un estaminet, un débit de boisson tenu par son oncle. De quoi alimenter la réputation d’une ascendance alcoolique, au nom d’un déterminisme rigide en vogue à l’époque. Que peut-il sortir de bon de cette famille? Et que peut-il sortir de bon de Nazareth? Ce Jésus qui guérit avec de la boue (la salive et la boue créatrice, c’est-à-dire la parole et le souffle) nous rappelle qu’à la racine de toutes nos généalogies il y a de l’impureté, et que la quête de pureté rituelle de ses interlocuteurs est illusoire et les aveugle. Dans cet évangile la lumière jaillit bien de l’obscurité. “Nous ne savons pas d’où il est”: admirable ironie johannique! En effet, chez Jésus la question de l’origine est un défi à notre savoir.

Comme l’eau vive nous sommes nombreux à attendre cette lumière. Elle nous est donnée, ne vivons pas contre elle. Sachons entendre ces mots mystérieux et si beaux du Bienheureux John Henry Newman: “Non, je ne mourrai pas car je n’ai pas péché contre la lumière.”

Homélie prononcée par le père Jérôme Prigent, oratorien,

en l’Eglise Saint-Eustache à l’occasion du 4ème dimanche de Carême

1 Sam 16,1b.6-7.10-13a ; Ps 22, 1-6; Ep 5,8-14; Jn 9, 1-41

 

Les commentaires sont fermés.