lazare

5e dimanche de Carême. Homélie du père Jérôme Prigent, oratorien.

Me reviennent en mémoire ces mots du Dies irae, séquence de la liturgie des défunts dont certains parmi nous se souviennent sans doute:

“Souvenez-vous, Jésus si aimable/ Que je suis la cause de votre route/ Ne me perdez pas en ce jour/ En me cherchant vous vous êtes assis fatigué/ Me rachetant par la Croix et la Passion/ Que tant de travaux ne soient pas vains.” C’est sous le signe de cette parole que je souhaiterais placer cette méditation de l’évangile de la résurrection de Lazare.

Étonnante page où le dénouement est presque escamoté contrairement aux évangiles de la Samaritaine ou de l’aveugle né où se déploie un véritable itinéraire de la foi, une foi qui se laisse reconnaître progressivement comme une éclaircie, une reverdie au coeur de l’être. L’évangéliste distille des signes dans cet épisode de Lazare (qui n’a pas d’équivalent d’ailleurs chez les trois autres évangélistes) comme pour nous signifier que l’essentiel est ailleurs que dans ce dénouement où l’impact sur les témoins ne nous est même pas raconté!

Gardons-nous, face à de tels textes, contre la tentation de saisir le sens de manière définitive, de vouloir le figer dans notre interprétation, de violenter l’écriture pour y plaquer nos propres exégèses si sophistiquées soient-elles, allégoriques, mystiques, transhumanistes… Ou pour y projeter notre simple perplexité déçue. Évangile de Jean combine avec génie la plus grande incarnation et le symbolisme le plus haut, c’est ainsi. Ces textes sont comme le buisson ardent : plus on s’en approche et plus le sens se révèle inaccessible, plus vaste, plus profond…. Il y a cette expérience que tout homme de désir peut faire lorsqu’il approche un livre saint: la parole n’y devient jamais objet de connaissance, on ne peut mettre la main dessus, elle ne se laisse pas manipuler. C’est une parole active et vivante. Loin d’être objet, elle est bien plutôt le sujet qui nous lit nous-mêmes lors même que nous croyons la lire! Elle est inspirée si elle est inspirante, loin des embaumements pieux. Qu’est-ce au fond que la sainteté d’un texte? Elle ne se résorbe jamais dans le connu trop connu, dans l’idéologie ou le slogan, dans l’immanence plate. Quand nous voulons assimiler un texte bien souvent nous le rendons “similaire” à nous-mêmes, oublieux de l’altérité qui l’anime. Accueillons et recueillons-nous devant cet autre qui habite ces mots, parole simultanément humaine et divine.

D’autant plus que l’évangile de ce dimanche nous remet face à l’autre absolu, la mort, le grand mystère par excellence. A la périphérie radicale de nos existences. La mort est l’extériorité complète, la limite de notre propre expérience. Nous sommes bien des “puceaux de la mort”: nous ne la connaissons pas.

Il s’agit en outre ici de la mort d’un être aimé. Ce Lazare, énigmatique et silencieux, vivait dans la familiarité, l’amitié de Jésus, son intimité. Pourquoi sommes-nous si émus par les pleurs de Jésus comme nous étions émus par sa soif il y a deux semaines? Pourquoi sommes-nous bouleversés par son trouble, ses frissons, son abattement qui annoncent déjà son agonie, si ce n’est parce que ces larmes nous disent quelque chose de nous-mêmes?  La mort est l’épreuve de la séparation. Nous existons à travers la reconnaissance de l’autre, son regard, ce qu’il sait de nous d’un savoir souvent ineffable. Sa mort me laisse amputé, me laisse plus seul, veuf et inconsolé, orphelin et mutilé. Quelque chose se décompose aussi en moi. Étonnante cette allusion à l’odeur dans cette page. J’y pensais au moment de l’encensement de l’évangile… Les trésors de parfum dépensés pour Jésus (lors de l’onction à Béthanie, puis lors de son ensevelissement), tout ce travail de l’embaumement, ne ferait que singer une survie illusoire, pharaonique, s’ils n’exprimaient pas le parfum de la foi, la bonne odeur de la foi. Foi en cette vie nouvelle “sous l’emprise de l’Esprit”, pour reprendre les mots de l’apôtre Paul. Vie nouvelle “distincte” de notre vie telle que nous la connaissons, mais jamais “séparée” d’elle. Foi en une parole à qui nous pouvons donner une confiance totale. Quand nous nous interrogeons sur la qualité ou la quantité de notre foi, il convient de la rapporter à l’amour. L’amour, l’attachement fidèle que nous avons pour ce Jésus que nous n’avons pas connu “aux jours de sa chair” mais que nous connaissons à travers les sacrements, la vie de l’Eglise, nos héritages, le “sacrement du frère”, la prière, l’art… Face à la décomposition, cette parole à laquelle nous donnons foi et amour recompose nos vies, les compose comme un compositeur, en leur redonnant cohérence, signification, saveur et bonne odeur. En retissant un récit, une histoire, un poème, comme un écrivain. Et c’est cette parole qui est adressée à Lazare: “Lazare, viens dehors!”

Mais qu’est-ce qui fait mourir Lazare? Il y a la mort que nous subissons (la maladie, l’accident…) et la mort avec laquelle nous sommes secrètement complices, cette délectation morose ou cette lucidité sans charité qui nous enferment au tombeau. Lazare participe probablement des deux. Deux remarques sur ce qui le fait mourir: il semble dans l’évangile de Jean ne pas exister par lui-même, ses sœurs ne le nomment pas (“mon frère”, “celui que tu aimes”), il est dénué d’existence propre et se tait. La parole de ses soeurs paraît enfermée dans la répétition (elles disent toutes les deux exactement la même chose). Lazare étouffe dans ce milieu clos qui ne raconte plus d’histoire. Et Jésus lui dit: “Lazare, sors, viens dehors, tu as droit à ta vie propre, tu as droit d’exister par toi-même.” Deuxième Remarque: le tombeau dans la langue grecque, qui est la langue du Nouveau Testament, se dit “mnéméïon”, c’est-à-dire mémorial. Autant dire que Lazare est enfermé dans la mémoire, dans sa mémoire, le souvenir de ses échecs ou de ses nostalgies. Le temps semble figé: Marthe n’envisage le futur que comme l’objet d’une attente passive (“Je sais bien qu’il ressuscitera au dernier jour”) comme si passé, présent et futur n’étaient plus connectés, irrigués par un même flux de vie. Un temps qui patine qui enferme et nécrose. Or le passé n’est pas notre patrie, n’est pas le Royaume. Et Jésus dit: “Lazare sors de ce passé, tourne-toi vers ton avenir, librement, joyeusement!”

La mort, loin d’être dissolution dans le grand tout, nous rend au contraire à nous-mêmes, nous fait devenir des personnes singulières, loin du mimétisme ou du fusionnel qui nous camouflent notre identité profonde. Il y a donc aussi une mort pascale par laquelle il faut passer: mort à nos représentations, nos assignations, nos opinions partielles, nos identifications familiales, professionnelles, partisanes… pour entrer dans le domaine de la non-mort, ce que Jésus appelle la vie éternelle.

Un auteur contemporain disait récemment: “Je ne peux donner ma foi qu’à une parole qui pourrit”. On voit la sincérité qui anime une telle affirmation: renoncer à des illusions métaphysiques… En Jésus-Christ nous pressentons que nous avons à la fois une parole humaine, marquée par la finitude, mais aussi une parole divine, sous l’autorité de laquelle nous sommes invités à nous placer et à vivre: une parole qui domine la mort elle-même, qu’elle désabsolutise, qu’elle relativise, qu’elle humilie et dont elle est victorieuse.

Alors si, avec Paul dans son Épître aux Romains, nous pouvons dire “Rien, ni la vie, ni la mort, rien ne pourra nous séparer de l’amour du Dieu vivant qui s’est manifesté en Jésus-Christ”, alors au matin de Pâques et peut-être à bien d’autres jours de notre vie, nous pourrons dire :

Moi aussi je suis la Samaritaine, j’ai cherché bien des maris mais maintenant j’entre dans l’Alliance qui me fait revivre,

Moi aussi je suis l’aveugle né, et l’obscurité de mon inquétude vient s’apaiser dans la pleine lumière,

Moi aussi je suis Lazare et j’entends l’Ami me dire: “Viens dehors” car son amour me fait revivre.

 

Homélie prononcée par le père Jérôme Prigent, oratorien,

en l’Eglise Saint-Eustache à l’occasion du 4ème dimanche de Carême.

Ez 37,12-14; Ps 129,1-8; Rm 8,8-11; Jn 11,1-45

 

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