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Les églises du centre et le Grand Paris (2024/2030), par Michel Micheau

Les églises du centre de Paris  face aux transformations de l’hyper-ville (2024/2030)

(Note établie à partir d’une communication aux Assises de l’Oratoire 12-07-17) 

Trois églises (Saint-Eustache, Saint-Leu Saint-Gilles, Saint-Merry) se trouvent sur un quasi-plateau piétonnier possédant une spécificité : il est le cœur de la ville-centre, qui se gère politiquement, et elle-même est au cœur d’une métropole qui, elle, ne se gère pas encore.

En reprenant les réflexions du géographe Michel Lussault, ces trois bâtiments et leur communauté sont situés devant une juxtaposition d’ hyper-lieux (aux statuts juridiques très différents) reliés entre eux par des espaces publics, surtout piétonniers. Une grande partie du contexte urbain des 20 prochaines années est déjà là. L’intensité urbaine va cependant croître mécaniquement, ce qui ne peut que questionner les membres actifs  des paroisses

Saint-Eustache sera probablement la plus impactée par les transformations en cours.

La présente note, après quelques données de cadrage, aborde les mouvements en cours.

 

Quelques chiffres pour décrire le quartier des Halles aujourd’hui.

  • Distance St-Eustache /Saint-Merry (StM) : 950 m. Deux édifices religieux aux extrémités d’un plateau piétonnier, séparé par une coupure urbaine très forte, le boulevard Sébastopol.
  • Population :
    • Si l’on restreint à la zone autour du forum : 7 000 habitants pour 18000 emplois, affirme la SEM ParisSeine, mais sous toute réserve.
    • 10 000 hab dans le quadrilatère Rivoli/Sébastopol, /Étienne Marcel/Louvre.
    • Dans le 1er arrondissement, 17 000 habitants et 56 000 emplois. La faiblesse démographique de cet arrondissement est à l’origine d’une fusion en 2016 des 4 arrondissements du centre, et par ailleurs source d’économies pour la municipalité.
  • Population plutôt jeune, une majorité de cadres dits dynamiques, locataires. (72% de locataires ; 8 % de logement social)
  • Le hub RER Châtelet Les Halles a 40 ans : 800 000 personnes y passent chaque jour dans les différents trains. Le pôle d’échange multimodal Châtelet-Les Halles est la gare la plus chargée d’Europe
  • Mais seuls 71 000 fréquenteraient les quais de gare (A et B), notamment pour en sortir, il faut ajouter le métro et les bus.
  • 000 emprunteraient les rues adjacentes (source : un spécialiste du commerce interrogé).
  • Ce territoire appartient à l’une des 12 Zones de Tourisme International de Paris avec 28 000 emplois de commerce.
    Le centre commercial (430 M€ TTC  de CA) est passé de 60 à 75 000 m2, à l’occasion des travaux, et table sur 40M de visiteurs /an en 2018 (34 en 2016) ; 1/3 des visiteurs ne font que passer pour sortir.
  • UGC, le 1erde France par sa fréquentation (3,2 millions de spectateurs)
  • Ce territoire va voir croître son potentiel culturel : Beaubourg , d’un côté avec ses 3,5 millions de visiteurs, dont 60% de Franciliens[1]. Le musée Pinault, de l’autre, va bientôt ouvrir avec ses 3000 m2 et une capacité d’accueil de 1500 à 2000 personnes, c’est-à-dire 10-15 000 / jour.

 

Ce quartier est dominé par les fonctions de consommation urbaine où les entreprises privées s’imbriquent étroitement aux espaces publics (dont son jardin de 4,5ha, plus grand que celui du Palais Royal) et aux équipements  publics essentiellement en surface. Ce quartier a les traits d’un morceau de ville hyperactive, vivant 24h sur 24.

 

Le quartier des Halles et son exceptionnalité.

Pour le décrire, on utilise des termes variés, par exemple :

  • Le centre des centres
  • La porte d’entrée dans Paris
  • L’iceberg, car le plus important n’est pas la Canopée, mais ce qui se trouve dans les 5 niveaux de sous-sols
  • David Mangin, l’urbaniste retenu dans le concours international de 2004, parle d’un système de mangrove : vous partez du sous-sol bricolage du BHV  et vous pouvez en sortir sur les quais de la gare Montparnasse ou dans un bar du Palais des congrès de la porte Maillot.

Ce quartier est  marqué par les stratégies de grands investisseurs ou groupes privés (commerce, hôtellerie, résidentiel), notamment Unibail qui vient de faire 343 millions d’investissements et bénéficie d’une concession jusqu’en 2055[2]. S’il est possible de cerner les termes de la négociation Ville/Unibail[3], le quartier est surtout le résultat d’une manière de faire de l’aménagement au début des années 2000, l’urbanisme stratégique qui a consisté  à associer les acteurs privés très en amont dans un processus piloté par le public. Le rapport de forces s’est construit sur les prises de risque de l’un et l’autre acteur et atteste un changement du curseur des pouvoirs public/privé en 30 ans d’urbanisme. L’opération des Halles est hors du commun par ses enjeux, mais le processus est analogue dans les grandes interventions d’urbanisme de Boulogne-Billancourt, Lille, Lyon  ou Nantes à une nuance près, un secteur public plus interventionniste du fait de la programmation (plus de logements) et des spécificités de marché.

Avec ses lieux de culture, de mode, et bientôt le musée Pinault ce territoire est une illustration de ce l’on appelle la ville créative, même si ce terme mérite d’être critiqué. Le secteur des Halles est ainsi la caisse de résonnance de tous les évènements parisiens qui ne cessent de se multiplier, en attendant les JO et l’exposition universelle, StE jouant sa propre partition avec les 36 heures de la musique ou la Nuit Blanche.

La culture s’exprime aussi, bien sûr, par le patrimoine architectural, l’identité haussmannienne, la bourse du Commerce, la Canopée et sa prouesse architecturale —lieu de visite—  et bien sûr le bâtiment de Saint Eustache qui est un élément central et visible, indépendamment de ce qui s’y passe ou passera.

Le quartier s’est affiné très rapidement ; la rénovation compète du forum avec la montée en gamme – donc les changements de clientèles— et la combinaison entre commerce, culture et loisirs transformant ce centre commercial en lieux de vie en vue de contrecarrer le e-commerce, font de ce territoire une puissance économique métropolitaine de premier ordre[4]. L’ensemble – Forum et réseaux de voies allant très loin— regroupe des univers différents[5]. On assiste à une diversification des pratiques sociales de shopping où les visites se font cependant souvent en couple ou groupes, sur le mode privilégié du plaisir de vivre ensemble un moment intense[6], peu importe le motif initial de la venue. Si la ville y a créé La Place, sur 1500m2, pour valoriser la culture du Hip Hop et la faire sortir d’une sous-culture, on peut se demander si cela suffisant pour garantir le brassage total des populations, incluant notamment les milieux populaires qui fréquentaient le lieu avant la rénovation.

Le quartier contribue à la transformation de Paris et à sa notoriété — c’est donc un fort enjeu pour la Ville—, vers un tourisme international,  vers une sorte de la ville-fête permanente[7] donc très attractive pour une clientèle jeune, et probablement assez diversifiée, un vaste théâtre social urbain[8] ; avec comme corollaire une occupation résidentielle par des personnes capables d’accéder aux prix immobiliers.

 Trois conséquences pratiques pour St-Eustache et les deux autres églises

  • La foule qui passe à leurs pieds va nécessairement s’accroître, et cela dès 2019 : fin des travaux des Halles, prolongement vers le nord de la ligne automatique 14 (le premier maillon du réseau du Grand Paris Express jusqu’au grand hub de Pleyel), ouverture du Musée Pinault et explosion de l’activité touristique, puisque Paris est une des premières destinations mondiales et défend son statut de capitale de la création et des arts. Si au plateau Beaubourg + StM, on ajoute l’esplanade de l’Hôtel de Ville, qui est un lieu de retransmission des grands évènements sportifs et un espace de récréation, l’immense plateau piétonnier[9] va se renforcer, car la coupure du Bld Sébastopol sera probablement réduite avec l’extension du plan vélo de la Ville et la réduction des voies laissées à la voiture.
  • Les trois églises vont vivre, chacune avec leurs spécificités, les effets de deux politiques urbaines : celle de la ville de Paris, celle de la métropole. Si l’on veut penser la place de la culture dans les pastorales urbaines, il faut intégrer ces deux niveaux. Sous l’effet du tourisme et de l’accroissement des flux de personnes dans le voisinage, chacun des bâtiments publics que sont ces églises pourrait voir s’accentuer un de ses usages :  la traversée comme espace public[10] attractif, chacun selon des modalités différentes, car l’église est un espace de la gratuité (de l’accès, de l’accueil, de la parole délivrée), agréable et calme, plein de surprises au milieu d’un monde dominé par les rapports marchands, modernes et toujours changeants.
  • Le brassage social sera si grand qu’on peut s’interroger sur les publics qui fréquenteront les bâtiments et pour quelles raisons, à un moment où la place de l’Église recule dans tous les domaines, alors que la déchristianisation est très avancée. Les marges de l’Église commenceraient-elles alors à leur seuil, à savoir un univers de consommation et touristique exacerbé et plein de joie de vivre ?

 

L’urbanisme aux Halles  et ailleurs…

Quand un aménageur-urbaniste aborde les questions spatiales[11], il travaille simultanément sur le temps et l’espace à toutes les échelles, et encore plus avec des systèmes d’acteurs aux horizons et pouvoirs différents. Tout est lié. La complexité, les incertitudes et tensions sont à tous les niveaux et sont traitées par la négociation permanente et le droit. C’est très compliqué à comprendre, mais la ville avance pourtant ! La ville n’est jamais finie, les Halles le savent très bien et évolueront encore.

Le quartier qui avoisine StE n’est pas le reflet de tout l’urbanisme de Paris, mais la manière de traiter ses spécificités a et continuera d’avoir une répercussion sur tout Paris.

Les évolutions en cours : Dans  les années 2010, l’urbanisme parisien a changé partiellement sous le coup des perspectives financières de la Ville, de la saturation du foncier disponible, de la fin des grandes opérations pensées dans les années 90. Les grandes ZAC se terminent aux limites de la ville, désormais l’horizon de l’Agence d’urbanisme de la Ville (APUR) est celui de la métropole. La ville s’engage en outre sur d’autres innovations avec des moyens réduits : à côté de la démarche d’implication proposée aux habitants dans la reconquête de la petite ceinture, elle a mis des terrains au concours[12] sans donner de programme pour choisir le plus efficient et le plus avantageux. C’est « Réinventer Paris, Réinventer la Seine, Réinventer la Métropole » et enfin « Les dessous de Paris » qui vise à urbaniser les souterrains, comme le parking de la Rue du Grenier Saint-Lazare. Cette nouvelle manière de faire de l’urbanisme met au centre de ses préoccupations la question des usages et de la mixité des espaces ; en amont, elle prend comme partenaires des concepteurs et des investisseurs et rend la ville moins publique et plus privée, dans son élaboration et sa gestion ; elle affiche son souci des habitants. La réflexion sur les bâtiments publics et la manière dont ils peuvent être mieux partagés devient un nouveau sujet. Les églises seront-elles concernées ?  A l’opposé de ces démarches « micro » s’en dessinent d’autres, à des horizons plus grands : les Jeux olympiques et l’exposition universelle s’affichent avec des objectifs low cost mais ne semblent pas concerner le quartier des Halles, sauf comme espace de fête.

Le vrai changement de l’urbanisme parisien qui s’opère ne porte plus sur la fabrication d’un nouveau contenu, comme la transformation des anciens grands espaces industriels ou logistiques, mais, pour reprendre une expression du sociologue urbain, Alain Bourdin, a pour vocation de créer du fonctionnement urbain, en faisant le lien entre offre urbaine, usage, gestion et exploitation. À la réglementation du Plan Local d’Urbanisme sont confiés les objectifs  d’amélioration du cadre de vie, la solidarité et l’affirmation de ses fonctions de capitale au sein de la métropole. On teste en outre des méthodes plus expérimentales pour faire la ville, comme l’aménagement des 7 grandes places parisiennes. L’urbanisme, qui était une démarche de long terme, introduit le court terme, le pas-à-pas, le transitoire, l’empowerment, c’est-à-dire l’implication du citoyen, jusqu’au vote d’un budget participatif par quartier ou par arrondissement. L’interface numérique mise en place par la ville vise les mêmes objectifs : impliquer le citoyen sur des questions concrètes, renouveler la dimension démocratique.

D’autres politiques publiques, comme les mesures du plan climat[13] et de la transition énergétique, vont prendre progressivement le dessus pour transformer le tissu constitué, alors que la révolution numérique associant la population va bouleverser la manière de prendre toutes les questions urbaines[14], tandis qu’on perçoit à peine l’impact de l’Intelligence Artificielle qui va se saisir de tous les aspects de la vie quotidienne. Le quartier des Halles, même juste terminé, n’échappera pas à ces évolutions. Toute la ville (dans sa conception et son fonctionnement quotidien) est tributaire de l’économie des plateformes numériques et du pouvoir des GAFA[15]. Les services qu’ils proposent intégreront de plus en plus de services publics, les Big Data étant le support de l’économie de la connaissance. Tout le quartier des Halles, notamment du fait de ses multiples hyper-lieux, y sera sensible. Dans ces conditions, les questions de la vie en société ne font  qu’émerger. On utilise le terme disruptif pour désigner les innovations dans cette économie de la connaissance, StE sera « aux premières loges » pour en voir le déploiement, même si c’est en d’autres lieux qu’elles prennent forme (le 93 ou Station F, le Sentier qui n’est pourtant pas loin).

Les trois églises avec leurs caractéristiques —vastes bâtiments dotés de qualités appréciables face aux contraintes du  climat (inertie thermique notamment), calmes et moins densément utilisés— y seront nécessairement mêlées.

Le bâtiment de St-Eustache, élément du Paris touristique, est aux avant-postes et le témoin spatial des  transformations d’une métropole, sous l’impact notamment du tout numérique et de la mutation de l’économie de services. Dans un monde où s’érodent les repères traditionnels d’une ancienne société chrétienne, le souhait de St-Eustache de nourrir sa pastorale urbaine pourrait se lire comme un contrepoint à la patrimonialisation à laquelle on peut trop facilement l’assigner.

La Métropole du Grand Paris et St-Eustache

La métropolisation est cette concentration de richesses humaines et matérielles que l’on constate sur de vastes territoires. Les métropoles[16] sont les formes d’urbanisation de la mondialisation du monde.

La création du nouveau métro automatique — le Grand Paris Express avec ses 200 km, ses 68 nouvelles gares, ses 2 M de voyageurs/jour—  sera un véritable agent de structuration de la métropole, mais dont on ne connaît pas bien les effets à 2030.  Cet équipement de réseau brise partiellement deux logiques antérieures : penser Paris sur le mode centrifuge avec un centre et des banlieues successives,  passer par Paris pour les transports tangentiels[17].

Quand on choisira de passer par Châtelet Les Halles, ce sera un peu moins par nécessité et plus par choix pour y vivre l’intensité de la vie sociale ou de consommation. On viendra au centre de Paris pour des raisons précises ou probablement par effet de  sérendipité, c’est-à-dire pour trouver ce que l’on ne cherchait pas, mais parce que c’est Paris ! Ce qui est un moteur majeur de l’attraction de la grande ville.

Au lieu d’imaginer la Métropole parisienne comme un tissu continu de 10 millions de personnes, il serait préférable d’utiliser une autre image : 20 agglomérations de 500 000 habitants, l’ensemble accueillant en 35 000 habitants de plus chaque année, son schéma directeur visant à construire 70 000 logements par an ! Les acteurs publics comme dans la plupart des autres métropoles du monde visent à mettre en place un modèle polycentrique d’organisation des espaces.

A Paris, comme  dans les autres métropoles, il faut lier en permanence société, économie et réseaux. Trois éléments parmi bien d’autres sont mis en avant et contribuent à faire métropole sur le mode créatif : la généralisation des terrasses et de la fête à Paris, qui a précédé les attentats, la StationF qui vient d’ouvrir avec son millier (affiché…) de Start up et au le Grand Métro, qui permettra de relier les clusters parisiens. Ils font partie du discours sur l’attractivité.

Cependant, il ne faut pas oublier que la métropole en dépit de sa force est aussi fragile[18] et que l’espace piétonnier du centre et les trois églises sont sensibles aux questions de sécurité publique (inondation, attentats).

La Métropole du Grand Paris. Les définitions de la métropole sont multiples  et font l’objet de conflits politiques dès que l’on veut délimiter les territoires, définir compétences et pouvoirs et répartir les ressources publiques, la fiscalité. Est-ce la Région Ile de France, ou la partie agglomérée, sensiblement les 3 départements de la première couronne (7 M d’habitants) ?

C’est ce cadre que le législateur a défini en 2014 la Métropole du Grand Paris (MGP) comme la partie la plus agglomérée, Paris et ses trois départements limitrophes, soit 7 millions de personnes. Elle fonctionne depuis le 1er janvier 2017 et ses compétences sont limitées à l’élaboration de documents stratégiques sur le logement, l’aménagement, l’énergie et le climat, mais sans réelle autonomie financière jusqu’en 2020.

On est dans un jeu à trois : la MGP, les anciennes intercommunalités de banlieue et les communes. Cela tangue, le contexte très conflictuel trouve ses origines dans les options politiques de François Mitterrand qui, en 1983, a transféré les pouvoirs de l’État aux communes et aux départements, alors que  le niveau intercommunal et la Région sont les lieux de l’efficacité des politiques publiques dans le contexte de globalisation.

Il faudra une ou plusieurs nouvelles lois pour régler ces tensions[19]. Mais tout le monde partage des objectifs communs  dont les trois mots clefs sont : attractivité, solidarité et durabilité :

« Pour rester dans la course des grandes métropoles mondiales comme Londres, New York et Tokyo  qui sont entrées de plain-pied dans le XXIe siècle, Paris doit s’imposer, développer son potentiel et être plus visible à l’international afin de maintenir son rang de capitale mondiale.

Le projet du Grand Paris est une première réponse ambitieuse engagée depuis plusieurs années. L’amélioration du réseau de transport, la construction de nouveaux logements, le développement de l’activité économique et la création d’emplois sont les éléments clés dans la construction d’un grand projet métropolitain.


Un tel projet d’envergure métropolitaine doit pouvoir également développer une meilleure solidarité des territoires, réduire les inégalités territoriales et proposer un rééquilibrage en termes d’accès au logement, à l’emploi, à la formation, aux services et aux équipements, pour une plus grande équité[20]. »

 

S’il y a bien des quartiers de non-droits, de la pollution de l’air, des risques en tous genres, des problèmes d’habitat multiples accrus par l’explosion des prix de l’immobilier, la métropole est un fantastique territoire d’opportunités, d’investissements publics et de régulation. Elle est de plus en plus vécue comme un territoire de rencontres, de fêtes et d’évènements non seulement au centre mais dans toute la région, Internet devenant un accélérateur de relations sociales et d’accès. Le document récent des évêques sur les modes de vie et sur l’habitat est très réducteur et passe à côté de bien des réalités positives.

 

Conséquences et questions plus spécifiques pour St-Eustache, du fait de sa localisation :

  • StE va être implicitement branché sur tous les autres hubs de la région parisienne, où se développent notamment des lieux culturels[21]. Un « Manifeste de la création » vient d’être signé par une centaine d’artistes, de designers. Il rend compte de l’extraordinaire mise en réseau de tous les équipements. Ils en viennent à titrer : « le centre est partout », pour signifier que les dynamiques du centre (sociales et économiques) vont se propager partout. Mais les Halles ne seront pas marginalisées pour autant ! Cette mise en réseau des politiques culturelles n’échappera pas à la mise en concurrence, à la spécialisation. Aux Halles, les investisseurs actuels dans ce secteur seront obligés de renouveler leur offre et de l’adapter en permanence. Dans cette mobilité généralisée et croissante, le Smartphone et la carte Navigo sont déjà le Sésame.
  • Le territoire d’élection de certains de ses paroissiens va s’agrandir et le cercle de son public événementiel aussi. StE sera l’église centrale du Grand Paris, pratiquement plus que Notre Dame.
  • Sa vision et son projet culturel seront-ils en lien avec ce qui se passe ailleurs dans la culture de la métropole ou de Paris ? Elle a déjà entamé des relations fructueuses avec le futur Musée Pinault. StE renouvellera-t-il le dialogue avec les grandes stars de l’art et du marché par l’intermédiaire d’acteurs majeurs qui ont gardé un lien avec la spiritualité chrétienne ?

 

St-Eustache, St-Merri, St-Leu-St-Gilles et les hyper-lieux.

Élargissons les perspectives en abordant une notion, elle-même liée à d’autres concepts, importante pour St-Eustache, St-Merri, St-Leu-St-Gilles

Le géographe Michel Lussault est parti de ce qui se passait à Times square pour théoriser[22] ce qu’est un hyper-lieu et l’a appliqué aux gares, aéroport, malls commerciaux, musées et autres grands lieux de culture, stades et lieux de spectacle, grandes places publiques, contestant le mot « non-lieu » forgé, il y a 20 ans, par Marc Augé, avec son succès conceptuel.

Le développement des métropoles du XXIe n’a rien à voir avec celles du XIXe, de la révolution industrielle.

Ce qui singularise l’époque actuelle, ce qui la définit et la conditionne est « la mobilisation », c’est-à-dire la mise en mobilité de toutes les réalités, sous toutes leurs formes :

  • La mobilité recouvre tous les mouvements permettant de mettre en contact des réalités matérielles (de l’homme au virus, en passant par les marchandises) qu’immatérielles (données analogiques ou numériques transmises par les réseaux techniques).
  • À différencier de déplacements (les hommes) et des transports (les moyens).

 

À la mobilité sont associés deux termes

  • les espaces de co-présence des hommes entre eux et avec des objets. La puissance publique, notamment avec ses aménageurs participe à leur organisation, ainsi que la société civile et les entreprises qui les mettent en œuvre.
  • la connectivité, elle, est ce qui permet de connecter les individus entre eux et les individus aux choses qui les intéressent. C’est une force. Les gares est sont un bon exemple, mais c’est aussi le téléphone portable, tandis que l’Internet des objets anticipe ce que sera l’environnement du futur. Le monde urbain est devenu communicationnel et numérique autant que concret. Il n’est plus possible de dissocier les lieux de ce qui s’y déroule.

Les hyper-lieux sont des espaces qui partagent une grande partie des caractéristiques suivantes :

  • Des espaces où l’on assiste à la suraccumulation de réalités spatiales, matérielles et immatérielles, c’est l’hyper-spatialité
  • Des espaces où sont réunies les meilleures conditions de
    • L’accessibilité
    • Les possibilités de co-présence
    • La connexion (matérielle et immatérielle)
  • Ayant une capacité à jouer sur toutes les échelles, du local au plus global, à être là et simultanément dans un autre lieu par l’image notamment,
  • Ce sont des endroits où les humains vivent une expérience de cohabitation avec autrui et éprouvent ce qu’il en est de s’assembler pour un motif commun. Le vécu est inséparable de la qualité du lieu. Les urbanistes parlent d’ailleurs de la ville sensorielle tandis que les entreprises commerçantes en jouent fortement par la gestion des ambiances à des fins de consommation-plaisir.

Ces hyper-lieux existent en Île-de-France (les 3 aéroports, les gares, la Défense, les grands lieux touristiques sont les plus connus) et vont se multiplier avec le nouveau métro.

Mais aux Halles, devant StE même, ces hyper-lieux sont particulièrement nombreux et ont un effet multiplicateur de vie urbaine intense : le centre d’échanges, le forum commercial, les emplois (notamment de vente), les espaces de vie et de fête, les anciens et nouveaux espaces de culture, les vastes espaces publics de toutes sortes. Les acteurs privés et publics veillent sur leur qualité, chacun à leur manière.

Il en va un peu de même à StM qui se trouve devant Beaubourg et aux portes du Marais, derrière l’Hôtel de Ville. StL StG est, elle, située au milieu des passages des foules.

 

Questions :

Comment St-Eustache, St-Merri, St-Leu-St-Gilles  seront-il associés à ces hyper-lieux dans un univers communicationnel total ? Seront-ils les lieux d’accueil de certaines parties prenantes des hyper-lieux (les « jeunes professionnels » par exemple ou des nouveaux exclus) ? Des lieux de réflexion spirituelle sur ce qui s’y joue, alors qu’elles possèdent au moins un des attributs des hyper-lieux : proposer une expérience de cohabitation avec autrui et éprouver ce qu’il en est de s’assembler pour un motif commun (les célébrations) ?

 

Michel Micheau

Professeur émérite en urbanisme

Responsable de Voir et Dire, le réseau des arts visuels contemporains de Saint-Merry

27-08-17, extrait d’une note du 23-07-17

 

[1] Le Louvre avec ses 9 M de visiteurs en 2014 (avant les attentats) a une structure différente : 70% sont étrangers

[2] La Ville lui a vendu les anciens locaux du Forum qu’elle possédait pour financer le 1/3 des travaux d’infrastructure liés au pôle de déplacement.

[3] Voir le dossier Médiapart (20 mars 2016) : https://blogs.mediapart.fr/pierre-grenet/blog/290316/le-forum-des-halles-la-mairie-privatise-le-coeur-de-paris-et-hip-hop-la-metropole

[4] « Le nouveau temple du commerce à Paris » selon Christophe Cuvillier, Unibail,  Challlenges, Avril 2016. Il ne faut pas dissocier la consommation de l’autre aspect : les salariés du commerce qui ont aussi une vie dans le quartier, même si elle est fortement restreinte au commerce où ils sont attachés.

[5] Cf. jusqu’au maintien des clubs de Jazz, rue des Lombards

[6] Tout le commerce s’est organisé, en accord implicite avec la Ville, ainsi : proposer une expérience à vivre et engendrer des retours sur place, de consommation de services ou d’objets matériels.

[7] Ce qui engendre de fortes contradictions comme la montée du bruit et les mouvements de protestations des riverains.

[8] On pourrait y associer peut-être l’image des Ramblas des villes du sud, qui ont une fonction de renforcement de sociabilité urbaine, de monstration mutuelle et d’urbanité.

[9] Auquel on peut associer l’autre espace pas très éloigné qu’est le Louvre, mais qui est une destination aisée par le vélo ou la marche.

[10] Cependant un peu moins avec les travaux et le plan Vigipirate

[11] Quand un aménageur-urbaniste aborde les questions de son domaine, il doit systématiquement ouvrir son horizon et traiter :

  • De données
    • Spatiales et historiques
    • L’organisation territoriale et les enjeux politiques hérités des époques précédentes
    • Les transformations économiques et leur impact sur les territoires ; tout ce qui touche à l’innovation
    • La question sociale, ses fractures et sa ségrégation et la manière dont on aborde le logement
  • Des politiques publiques à mettre en œuvre et des moyens disponibles
    • Plus spécifiquement les politiques d’urbanisme.
    • Politiques de transports et bien d’autres, l’action en faveur du climat devenant fondamentale
  • Du système d’acteurs qui vont être impliqués et avec lesquels il va travailler
    • Élément fondamental il doit contribuer à l’élaboration des récits qui fondent la stratégie ou les projets à porter par les politiques notamment
    • Comprendre et agir en fonction des gouvernances, notamment dans le cadre de sa place professionnelle
    • Agir pour rendre faisable le projet
    • Intégrer avec sincérité les questions de la participation des habitants
  • Et seulement enfin, le projet ou le morceau d’architecture qui peut être à la fois une solution et un problème

 

[12] Il s’agit de proposer des territoires délimités aux concours à des groupements de promoteur-foncière-architecte-entreprise sans aucun programme.

[13] Dans un paysage largement construit et dans un contexte de fiscalité très difficile, les priorités majeures de la Ville demeurent l’habitat,  l’innovation et le climat, avec la décarbonation, qui se conjuguent de multiples manières à : l’atténuation des îlots de chaleur, la réintroduction de la biodiversité, le verdissement de tout ce que l’on peut, la protection contre les inondations, et bien sûr la transformation du système des mobilités à savoir diminuer la part de la voiture, développer le réseau vélo.

[14] Ceux qui sont curieux de cette nouvelle manière de faire de l’urbanisme peuvent découvrir les travaux  futuristes du laboratoire du MIT : http://senseable.mit.edu « L’imagination urbaine et l’innovation sociale au travers du design et de la science »

[15] Google, Apple, Facebook, Amazon emblématiques des grandes plateformes mondiales

[16] Des mots pour y voir un peu plus clair

  • On abuse du mot Métropole : même Angers et Amiens s’appellent Métropoles. C’est pourquoi David Mangin parle de la Mégapole parisienne et que l’urbaniste François Ascher parlait de Métapole : des tissus composites et structurés avant tout par leurs réseaux.
  • Les métropoles sont en concurrence pour attirer les entreprises, les activités, les populations, mais pas n’importe lesquelles[16]. Ce sont ces grandes villes qui produisent le PIB des pays, accueillent l’innovation et sont les plus impliquées dans les changements climatiques. Elles bénéficient de ce qu’on appelle l’avantage métropolitain par leurs effets d’externalité : les activités par leur diversité, et pas seulement l’économie de la connaissance, s’entretiennent mutuellement, génèrent de la productivité et de la créativité, et poussent loin la capacité d’apprentissage collectif. Les effets de proximité géographiques sont capitaux et nécessitent d’être organisés en permanence.
  • S’il est non justifié de reprendre un discours urbanophobe, qui va de pair avec celui du déclinisme des sociétés, on doit reconnaître que les métropoles ont aussi des fragilités dans un monde incertain[16] et la notion de risque[16] y prend de plus en plus d’importance. Remarquons que les métropoles françaises, qui vivent au rythme du monde[16], sont face à des enjeux moindres que celles des autres continents, notamment l’Afrique ou l’Inde où vont s’effectuer la grande accélération de la démographie mondiale et la croissance de l’urbanisation.
  • La thématique du risque nourrit de nombreuses politiques publiques : technologique, environnemental et, désormais, terroriste.
  • Les métropoles sont notamment sensibles à la question migratoire qui va s’établir durablement dans notre société, au-delà de la question actuelle des réfugiés.

 

[17] Un exemple : un de mes amis architectes me dit qu’il est chargé de construire une tour de 200m à la Défense, à côté de la nouvelle Aréna sportive. Je m’en étonne, il me donne la programmation : un hôtel 5*,  mais la clientèle visée est celle y accédera depuis Roissy en 18’ et sera au cluster de recherche d’Orsay en 17’, où il n’y a pas d’aménité urbaine, sans oublier ceux qui utiliseront le TGV passant au pied de la tour.

[18] Un prochain colloque international en septembre 2017 va prendre comme thème « être métropole dans un monde incertain »  avec comme problématique : « Les métropoles portent l’innovation et le développement économique. Comment penser la relation entre les métropoles et les territoires – villes moyennes et petites, régions, territoires en déshérence ?
Comment le feront-elles demain, au-delà de l’économie de la connaissance et y compris sur le plan industriel ? Alors que la mobilité constitue à la fois un phénomène majeur, une exigence incontournable et une source de problèmes (énergétiques, environnementaux, fonctionnels), comment les métropoles peuvent-elles penser et organiser sa fluidité en augmentant ses apports et en réduisant les émissions de gaz à effet de serre ? La flexibilité est une autre exigence, elle aussi porteuse d’atouts et de problèmes. Comment faire une ville flexible et réversible, qui soit aussi une ville résiliente, en particulier face aux aléas environnementaux, et une ville rassurante ? La métropole est à la fois le lieu de la diversité sociale et culturelle, celui du mouvement des populations, de l’innovation technologique et sociale, mais aussi celui de la distance sociale, de la frustration et du conflit. Comment en faire celui du vivre ensemble ? »

 

[19] Lors de la première Conférence des territoires, 17 juillet 2017, le Président de la République a d’ailleurs exigé de remettre à plat l’entité MGP et sa gouvernance.

[20] Page d’accueil du site de la Métropole du Grand Paris

[21] « On compte 270 lieux culturels aux abords des 68 gares, 193 salles de cinéma, 546 librairie,s 112 espaces et structures de musiques actuelles, 146 conservatoires de musique, danse et art dramatique. […] Le grand Paris concentre aussi le plus grand nombre de tournages de films en France et en Europe. Aujourd’hui, Paris bénéficie d’une offre de tourisme culturel incomparable et les musées y jouent un rôle essentiel. À l’échelle de la métropole, dépasser l’hyper concentration parisienne et augmenter la fréquentation des établissements hors Paris constitue un enjeu important.

L’arrivée du Grand Paris Express renforcera l’attractivité de plusieurs établissements dont la fréquentation est faible au regard de leur potentiel : le Musée de l’air et de l’espace au Bourget, le MAC/VAL à Vitry-sur-Seine, la Cité de la Céramique à Sèvres. Leur accessibilité sera améliorée et leur visibilité accrue.

Le GPE desservira également de nouveaux projets: la Cité de la gastronomie à Rungis, le projet de Nouveau Musée de la Résistance nationale à Champigny- sur-Marne. Le GPE pourrait également améliorer l’accessibilité d’établissements situés à plus de 800 m de la gare et non desservis par les autres transports en commun lourd avec un système de rabattement en bus ou à vélo adapté. Cela pourrait concerner par exemple le Musée national du château de Malmaison et le château de Bois-Préau à Rueil-Malmaison. L’augmentation de la fréquentation des musées hors Paris pourrait être encouragée par de nouvelles formules d’accès.
À la faveur du dézonage de la carte Navigo, des parcours thématiques intégrant les musées et le patrimoine pourraient être imaginés (guide ou application smartphone).
. »

Extraits du « Manifeste de la création », Collectios, Alternatives, Ed.Gallimard, 2017, 138 p.

[22] Michel Lussault. Hyper-Lieux, Les nouvelles géographies de la mondialisation. Seuil, 2017, 308 p.

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